SABIEN WITTEMAN  
ENTRETIEN
 
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Entretien avec l'artiste et Romain Hermier (mars 2018)


Appliquant le principe de l’oxymoron, figure rhétorique qui associe les contradictions et les maintient dans une union impossible sans jamais pouvoir aboutir à une synthèse, la dystopie invente de nouvelles réalités. Antirationnelles plutôt qu’irrationnelles, ses images sont des lieux communs que les artistes et auteurs font flotter entre le réel et le surréel. Si elle est aujourd'hui un genre si populaire, c’est peut-être parce qu’elle est le reflet, non pas du monde tel qu’il est, mais tel qu’on le conçoit par le prisme de nos inquiétudes présentes et futures. D'un pessimisme écologique à une figuration libre et narrative, rencontre avec Sabien Witteman.

Quel est le point de départ de ton travail ?
Le modèle : sa pose, et les mouvements de tissus provoqués.
Comment te viennent tes idées ? En fonction du hasard provoqué par les poses, j'essaye de déceler des émotions qui rentrent dans un thème qui m'anime dernièrement et qui est celui de la mutation.


Ce n'est plus le portrait en lui même ?
Beaucoup moins certainement. Le modèle étant le point de départ, on en vient forcement au portrait. Mais c'est la pose adopté qui vient développer ce que j'ai envie de dire : ma vision du monde. Je souhaite prolonger les gestes de l'ado au profit du sens qu'ils m’évoquent. Il m'arrive que, sur certaines des photos réalisées, je ne trouve rien.

Avec Update (2013) je peux déjà constater le rôle prépondérant du corps, des gestes qui prennent un rôle déterminant, pourquoi déplacer ta pratique sur le propos de la mutation ?
Parce que celle-ci est directement liée à nos actes. En 1897, lorsque Gauguin peint D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Il élude la responsabilité humaine. J'aimerai aujourd'hui poser ces questions : « Qui sommes nous ? Que faisons nous de notre vie ? Et Ou est ce que cela nous amène ? » La question du devenir de notre existence pose la responsabilité de notre vie et de nos actes. Comme pour les peintres de la Coopératives des Malassis, il s'agit pour moi de transcrire en figuration les maux liés à notre époque avec le devenir qui nous attend et que j'imagine monstrueux.

D'où un certain côté psychédélique de ces figurations ?
Oui... Fantastique du moins. D'ailleurs, l'hybridation de mes modèles apparaît déjà dans Update (2013). Travailler la mutation pour developper des univers différents s'inscrit dans cette suite. Dans Dino et Croco vous retrouvez des crânes de dinosaures, des insectes, toutes ces espèces dont l'homme fait partie, qui évoquent la résistance à la pollution et à l'apocalypse environnementale qui menace.

A-t-on quelques chances de s'en sortir ?
Je ne pense pas. Si mes compositions prennent des aspects « goyesques » par leur angoisses et leur monstruosités, c'est parce que tel qu'on vit je ne peux qu'être pessimiste. Il nous faudra muter.

Justement puisque que tu les citais précédemment, dirais-tu que, comme les peintres de la Figuration Narrative, tu travailles toujours au niveau critique des choses ?
Je ne peux pas m'échapper d'un engagement social. C'est pas faute d'avoir essayé autrement mais en vain, je n'arrive pas à m'exprimer.

Influence direct d'un milieux « underground » ?
C'est surtout ce qui fait que j'ai été naturellement attiré vers ces milieux, et que je vais au contact des collégiens aujourd'hui. Y'a cette tendance en moi à aller chercher la proximité avec les gens, à être attirer par ce qu'il y'a de plus humain. Je ne me sens pas de créer seulement sur un concept, il faut qu'il y ait un engagement. Mais pour autant je ne parlerai pas de critique, je suis soucieuse de ne surtout pas affirmer de certitudes. Je me contente de poser des questions, de faire penser et surtout d'ouvrir à la réflexion poétique.

Ces réflexions, comment se réalisent-elles sur l'image ?
De manière ludique. Ce sont des jeux d'association d'idées. Dans Petit chou c'est un sac plastique qui enserre un poupon, mais dans l'ensemble c'est aussi « le bébé à la tête de chou ». Pieuse par exemple, c'est l'ambigüité entre la couverture, ces plis de tissus qui voilent le visage, et les tentacules qui m'amuse. C'est par cette ambigüié que se posent les questions : Mutation logique en monstre marin ? Urgence de religion ou urgence à survivre ? Pose en mode prière.

Il y a donc un bonheur possible dans tes univers mutants ?
Il y'a de la poésie partout, même dans la mort.

Si l'on perçoit cette liberté poétique depuis tes débuts, ces interventions picturales réelles différent entre tes acryliques sur PVC d'hier et tes affiches d'aujourd'hui ; d'un côté ce sont de petits ajouts quasi-instantanés qui frôlent le trait d'esprit, et de l'autre un répertoire, un bestiaire de formes organiquement déployées. Comment est-ce compatible ?
Pourquoi devrait-ils l'être ? Ce sont des associations d'idées apposées sur l'image de manière complètement différentes. Si je dois trouver un point commun, il s'agirait de cet élan de collusion recherché. Lequel se lit désormais par transparence.

Où se situe pour toi la rupture entre portrait et détournement ? À quel moment t'arrêtes-tude modifier un corps ?
Je suppose que c'est au moment fatidique où si je réalise un trait de peinture de plus je perds le trouble recherché. Avant c'est encore trop le modèle, après je tombe dans le masque.

Il me semble que c'est là encore cette volonté de brouiller les pistes que je retrouve sur chacune de tes interventions picturales. Ton travail procède comme d'un mouvement inverse à celui d'une argumentation : tu commence d'abord par ton propos et tout ce qu'il contient d'engagement, de mixité sociale que tu recherches, pour ensuite le réaliser un détournement ?
Oui certainement. J'aime l'insolence du graffiti. Le trouble comme la réflexion qu'il peut susciter. C'est une possibilité de démocratiser l'oeuvre, l'intervention sauvage. Elle décrédibilise, elle déplace le sens, en crée de nouveaux. Et en même temps cela répond à mon refus d'affirmation, je ne souhaite rien imposer à personne, mais toujours susciter.
Ton travail s'impose tout de même : la franchise des couleurs participe à son éloquence... C'est l'efficacité graphique d'une image, celle qu'on retrouve dans une publicité ou dans la propagande. Tout cela entre dans le rapport que j'entretiens avec l'affiche. La multiplication des images marketing est un symptôme de nos consommations, nous les réceptionnons de force, nous sommes envahis par de trop nombreux messages qui formatent la pensée.


Qu'est ce qu'apporte ton travail ? Il inquiète, avertit ou rend plus attentif ?
Ce n'est peut-être pas à moi de le dire. Ce que j'aimerai, dans l'idéal, c'est que chaque individu se « déformate » de ces réflexions habituelles.